Face au shodan (par G.Ryckelynck)

Dans un précédent article1, j’ai évoqué, de façon assez théorique, ce que représente pour moi l’épreuve du passage de grade et plus particulièrement celle du shodan.

Je souhaite ici, en complément, vous apporter un témoignage plus personnel sur mon vécu et les ressentis lors de la préparation et de l’obtention de ma ceinture noire.

J’ai débuté les arts martiaux avec le simple objectif de pratiquer une activité physique et rencontrer du monde. Naturellement, comme beaucoup de personnes, mon intérêt pour la culture asiatique n’est pas étrangère à ce choix.

Au cours de mes années de pratique, ma motivation s’est renforcée et m’a conduit vers un engagement de plus en plus important dans la pratique martiale et le Goshinkaï.

Ainsi, sans que je ne m’en aperçoive vraiment, après 8 ans de pratique, l’ultime épreuve, celle du shodan, la « fameuse » ceinture noire était devant moi.

Ultime épreuve vous avez dit ? Oui, peut-être quelques années plus tôt, mais à ce moment là, c’était autre chose. Un passage de grade presque comme les autres, avec un niveau d’exigence plus élevé.

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La préparation

Le shodan a été pour moi avant tout une préparation : apprendre les katas et les techniques, les comprendre, les percevoir, les ressentir et les mettre en pratique sur différents partenaires.

 Le partenaire est en effet un élément essentiel dans notre progression. C’est grâce à lui que l’on vérifie son efficacité et que l’on progresse. Heureusement qu’il est là. Il faut en prendre soin !

La diversité des pratiquants fait la richesse de nos entraînements. L’entraide et les conseils réciproques sont également très importants pour s’améliorer.

Les arts martiaux sont souvent vus et vécus comme des activités individuelles, autocentrées. L’auto observation y joue un rôle majeur, elle permet justement de ne pas tomber dans le piège de l’individualisme.

Lors des entraînements, d’autant plus pour la préparation des grades, une cohésion se crée. Les « ceintures de couleur » montrent l’exemple par leur attitude, leur détermination et leur engagement. Ainsi, cette volonté d’être moteur dans la pratique au sein de mon école a été grandissante lors de la préparation de ma ceinture noire.

J’ai eu, par ailleurs, la chance de travailler avec un autre candidat au même grade. C’est un atout qui nous a permis de nous motiver mutuellement et de corriger nos erreurs.

Un autre élément clé de ma préparation a naturellement été l’apport de l’enseignant. Son regard, ses corrections et ses commentaires sont essentiels. Il est l’œil critique nécessaire à la progression technique.

Il m’a parfois été difficile d’accepter qu’après tant d’efforts, les résultats ne soient pas toujours là. L’enseignant nous montre des techniques, corrige nos postures et nos gestes. On copie, mais sans succès. Peut-être parce qu’aujourd’hui je me rends compte que la difficulté n’est pas de refaire à l’identique, mais de s’approprier la technique, de la comprendre, non intellectuellement, mais avec le corps. La compréhension passe évidemment par l’observation, mais surtout, une fois de plus, l’auto observation, la pratique et le ressenti de la mécanique corporelle. Ainsi, ce qui est juste un mouvement devient progressivement un mouvement juste.

Un engagement et un compromis

 Cet engagement intègre aussi un travail sur soi et des compromis, entre sa vie personnelle et professionnelle d’une part, entre le Goshinkaï-Ju-Jutsu et ses autres loisirs d’autre part. A partir de ce niveau, on ne peut pas faire semblant d’être un pratiquant dans cette discipline.

L’épreuve écrite

Un autre moment clé est celui de l’épreuve écrite.

Plus qu’un obstacle à franchir, les questions posées ont été une nouvelle source de progrès. Elles m’ont permis de m’interroger sur soi-même, de me remettre en cause vis à vis de ma pratique martiale, de réfléchir à toutes ces étapes que j’ai franchies, à celles qui vont suivre et de comprendre pourquoi 2 fois par semaine « je monte sur le tatamis ». Ce n’est sans doute pas uniquement pour boire un coup avec les copains après l’entraînement.

Ces questions m’ont amenées à mieux comprendre le Goshinkaï-Ju-Jutsu et aller au-delà de la pratique « physique ». Démontrer une technique est une chose, décrire sa vision d’une discipline, sachant que vos écrits seront lus par son fondateur, en est une autre.

L’épreuve pratique

Après plusieurs mois de travail, qui ont au final duré 8 ans, le moment de l’épreuve pratique est arrivé.

Les quelques jours de stage qui l’ont précédés ont permis de revoir certaines techniques, de préciser des détails, mais est-ce que cela sera suffisant ?

Je n’ai jamais douté de mon état d’esprit et de mon attitude.

La crainte n’est pas non plus de louper une technique. Je les ai travaillées de nombreuses fois et je les connais. Il peut m’arriver d’hésiter, mais j’ai répété ces gestes à de multiples reprises. De là à les avoir compris c’est autre chose. Face à l’examinateur, la seule crainte c’est de ne pas être à la hauteur : que les acquis, ce qu’il reste dans l’action quand l’instinct dépasse notre conscience, ne soient pas suffisants et traduisent un manque de capacité d’adaptation dans les situations complexes physiquement et mentalement.

Lorsque c’est notre tour, mille détails se bousculent dans notre tête. Il faut rester concentré. On entre dans l’action corps et âme autant que possible et on donne le meilleur de soi, quitte à perdre un peu la maîtrise technique. Pendant un passage de grade, surtout au niveau du shodan, on ne pense plus vraiment… de façon pleinement consciente du moins.

L’objectif est de réussir à dépasser son stress et son appréhension, à gérer sa respiration, à être dans le moment présent, à garder le contrôle sans se laisser submerger. Au final, même le doute initial s’efface et laisse place à un investissement personnel et une disponibilité aussi complète que possible. Les douleurs du stage, les ampoules, les courbatures et les tendinites que l’on gère depuis plusieurs semaines disparaissent.

Pour être honnête, l’examinateur, on ne le voit pas vraiment.

Au début, il y a toujours l’appréhension face au jugement, mais finalement c’est un guide durant l’épreuve. Il nous « souffle » en quelque sorte le nom des techniques et sa présence nous rappelle de tout faire pour être digne de notre école.

Enfin, vient le moment où tout s’arrête. Le verdict sera pour plus tard.
Peu importe le résultat. On a donné le meilleur de soi et c’est ce qui compte, même si une insatisfaction demeure sachant que l’on aurait pu faire mieux…

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En conclusion, ce qui me semble important de souligner ici, c’est que pour le shodan :

  • La phase de préparation fait déjà partie de l’épreuve. Il est essentiel de ne rien négliger dans l’entraînement physique, technique et mental.
  • L’état d’esprit est primordial, surtout pour moi qui ai parfois du mal à dépasser mes doutes.
  • La réflexion qui accompagne les épreuves écrites est un point important pour franchir certaines étapes personnelles.
  • L’épreuve technique est toujours difficile. Il faut bien s’y préparer. J’ai fait des erreurs. C’est normal, mais étant exigeant et de nature perfectionniste, il m’a fallu un peu de temps pour surmonter mon insatisfaction.
  • La partie la plus physique a naturellement été celle du travail libre (au sol et avec les protèges kentos). C’est là où l’on se jette réellement dans le grand bain. Face à des partenaires avec lesquels on n’a jamais pratiqué c’est un challenge, une épreuve nouvelle à chaque fois.

Ainsi, chaque passage de grade nous amène à évoluer et progresser sur un chemin qui promet d’être long. L’important est d’être honnête dans notre pratique et de savoir puiser au fond de ses ressources et de ses capacités pour toujours donner le meilleur de soi dans le respect des valeurs du Goshinkaï.

L’enseignement d’un passage de grade c’est aussi le retour de l’examinateur.
C’est un moment d’écoute, où la crainte du jugement laisse place à une volonté de savoir. Chaque observation est un axe de travail et une source de progrès. Certaines remarques sur le moment m’ont sans doute parues hermétiques et sibyllines, mais je les garde en mémoire pour qu’elles nourrissent ma pratique dans le futur. C’est en cela que le retour de l’examinateur ouvre aussi la porte vers un nouveau chemin et une nouvelle étape dans notre pratique martiale

 Enfin, au-delà de la rigueur et de l’exigence technique, la convivialité permanente au sein du Goshinkaï, sur le tatamis et en dehors, est aussi un moteur important dans notre pratique qui nourrit notre envie de progresser et d’aller toujours plus loin.

 N’hésitez pas à apporter vos témoignages et vos commentaires sur ce site.

Guillaume Ryckelynck.

 Goshinkai_GRK-Montsegur_2015_2

1   Cf. « Le shodan, plus qu’un passage de grade » – mai 2016

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